Houellebecq dans son article « la mer noircie de sang » craint l’avènement de l’anarchie, la chute des ultimes dernières digues après les drames insensés qui ont ensanglanté l’Europe au XXème siècle.
Je crois, aussi, que le désir de mort nous submerge. Aux massacres et aux génocides succède maintenant l’épuisement qui se traduit dans la perte du goût de l’éternité, la chute des naissances, le refuge dans un monde borné à soi-même. Les politiques à qui nous déléguons trop de pouvoirs, titubent entre la restauration d’un âge d’or rebaptisé démocratie sociale, et l’instauration d’une terreur qui purifierait toutes nos actions, toutes nos pensées de ce qui pourrait contrarier l’adoration des corps, l’interaction heureuse.
Houellebecq ne s’arrête pas à ces constations d’un nihilisme à l’opposé de l’élan vital. Il rapproche, de la prétendue nécessité de la dignité des comportements, la pudeur émotionnelle : la honte des souffrances des autres qui rend insupportable le bonheur corporel dont nous jouissons. Toute cette fumisterie d’accorder des droits de mort sur les malheureux n’est que la continuation de ce que nous constatons tous les jours dans notre vie d’occidentaux : la peur de l’interruption de cette vie de petits plaisirs, de satisfactions renouvelées sans arrêt, qui conduit au refus de la grandeur du malheur, de l’inexorable camouflage de la mort dans des lieux aseptisés, loin de la vie. Le balbutiement d’un être en fin de vie réclamant que l’on mette fin à sa retraite et ses avantages économiques, que l’on abolisse la gloire de son corps terrestre déchu est le cri lamentable qui remplace les vieux préceptes des rendez-vous, en phase terminale avec Dieu ou son émissaire, avec le notaire pour ranger ses affaires si elles en ont besoin, avec sa famille pour apaiser le départ. Une assemblée de députés a choisi d’abolir toutes les croyances, tous les codes de régimes millénaires, pour supprimer ceux qui voudraient étaler leur indignité un peu plus longtemps. Nouvelle farce d’une de ces assemblées qui depuis plus d’un siècle n’arrêtent pas de renier le décent au profit de l’hubris qui clame ses droits sur son corps.